Atelier d’écriture 1 – L’évasion – Médiathèque L’Alpha

 

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En cette période de confinement, Les Fabulations proposent aux usagers de la médiathèque d’Angoulême l’Alpha des ateliers d’écriture à distance gratuits. Chaque semaine, les écrivants reçoivent par mail un nouveau sujet d’écriture dont le thème est défini en collaboration avec l’Alpha. A la suite de cela, tous les vendredis, nous proposons une séance de lecture partagée via Skype pour faire vivre les textes des participants.  Vous pouvez vous inscrire gratuitement en contactant l’Alpha sur Facebook ou en envoyant un mail à l’adresse c.valgres@grandangouleme.fr.

Sur cette page, vous trouverez les productions des participants sur le premier thème de ces ateliers : L’évasion. Un grand merci aux écrivants pour leur motivation, leur implication et leur créativité ! N’hésitez pas à vous plonger dans leurs histoires et à leur laisser un petit commentaire :).

SUJET 1 *

Vous êtes dans une cellule de prison. Vous expliquerez pourquoi vous êtes enfermés, quel est votre compagnon de cellule, comment vous occupez vos journées et surtout, comment vous prévoyez de vous échapper…*

*Contraintes :
-Utiliser la première personne du singulier
-Intégrer les éléments suivants :
-un collier est lié à votre enfermement
-un hamster est l’animal de compagnie de cellule
-vous devez utiliser une pelle pour votre évasion

*Ces sujets sont des créations originales des Fabulations, ateliers d’écriture, projet représenté par
les personnes morales et physiques de Marie Gréau et Mathilde Durant. Ces créations sont
protégées par le droit d’auteur. Toute réutilisation ou exploitation des sujets sans l’autorisation
expresse des détentrices des droits pourra faire l’objet de poursuites judiciaires.

 

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La Barbe

« Oui, je suis militaire, et alors ? Ouais, je suis un peu susceptible aussi. J’ai pas dit violent, j’ai dit susceptible. Et frapper un gradé parce qu’il vous insulte n’est pas suffisant pour qualifier quelqu’un de violent. Par ailleurs, c’était de la discrimination. Parfaitement. S’en prendre à l’apparence de quelqu’un et se moquer d’un collier de barbe pourtant parfaitement entretenu peut créer un sentiment de rejet. En tout cas moi, je me suis senti jugé. Et puis il souriait. Enfin je crois. Bon maintenant il sourira plus. Ben oui, il est mort, pourquoi tu crois que j’ai fait de la prison ?

Je suis resté au trou pendant 2 ans. C’était dur au début, surtout le premier mois, à cause du brésilien qui me servait de colocataire. D’ailleurs j’ai jamais su si c’était un brésilien ou une brésilienne. En tout cas, ils l’ont changé de cellule rapidement. Il avait soi-disant peur de moi ! Tout ça parce qu’un jour j’ai mis les points sur les i pour qu’il arrête de me regarder. Enfin qu’il arrête de regarder ma barbe. Oui j’avais l’impression qu’il la regardait. Du coup, je l’ai menacé de lui crever les yeux ! Mais c’était pour rire, oh la la, on peut plus rigoler maintenant, c’est dingue ça…

Après ça, il m’ont mis avec Pedro, un Espagnol. Un mec sympa, mais complètement barré. Il avait réussi à dresser un hamster ! Enfin c’était un rat en fait, mais lui disait que c’était un hamster. Moi, j’aime pas les bêtes, mais faut avouer que sa bestiole nous aidait à passer le temps. On lui apprenait des trucs, comme tenir sur les pattes arrières, ou bien voler. Non non, voler comme un oiseau. Bon, Pedro n’a pas aimé que je lance son rat en l’air pour lui apprendre à voler. Il a pas aimé non plus mon idée de l’épiler d’ailleurs. Mais faut bien meubler les journées non ? Moi au bout de deux ans, j’en pouvais plus, c’était télévision, muscu, télévision, muscu…

Alors quand Pedro a ramené une pelle de son travail en cuisine, j’ai eu le déclic. Mais non, pas une vraie pelle, une pelle à tarte, connard ! Pedro en a volé une un jour, une belle pelle à tarte chromée. Et moi j’ai commencé à réfléchir à mon plan. On a attendu la semaine suivante et on a choisi une belle journée de soleil pour tenter le coup. J’ai ordon… demandé à Pedro de simuler une crise d’épilepsie. Quand le gardien a vu la scène, il est entré pour vérifier, et c’est là que je me suis servi de la pelle à tarte pour orienter le soleil vers ses yeux et l’aveugler. Bon, ça n’a pas fonctionné, alors j’ai directement sauté sur le gardien avec ma pelle et je lui ai accidentellement ouvert la gorge. Véridique. Je voulais juste le prendre en otage avec la pelle sous la gorge, mais je sais pas, peut-être un réflexe de militaire. En tout cas, je me suis dit, perdu pour perdu, je vais prendre Pedro en otage et sortir en menaçant de tuer quelqu’un d’autre. Ben tu connais la suite, tu l’as vu aux infos : Des tonnes de flics, les médias et surtout les hommes du GIGN. Oui, c’est eux qui m’ont abattu. Bon maintenant, mort ou pas, ce qui compte c’est bien de sortir de prison ?

Alors j’y rentre au Paradis, oui ou non ? »

Bruno B.

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El patron

 

            Voilà deux ans que je croupis dans cette prison mexicaine. Encore dix à tenir. Si je me tiens bien, je sors dans sept. Je ne tiendrai pas. Je m’appelle Antoine. On m’appelle Tonio ici. Au Mexique.

Vous connaissez les prisons mexicaines ? L’enfer, la chaleur, la violence, les bagarres, la corruption, les meurtres, la saleté, les cris, les fous, les gangs. Si t’es pas dans un gang, tu survis pas. Ou tu deviens la copine d’un mec qui te loue à ses potes. Je peux pas faire ça. Je suis pas né pour ça.

Alors, j’appartiens à un gang. J’ai des tatouages sur le corps partout pour en témoigner. Jusque dans le cou. Sur le visage. Partout. Ils me protègent. Le gang me protège. Ce n’est pas sans compensation bien sûr…

            Il faut que je sorte de ce cloaque. Par n’importe quel moyen. Soudoyer les gardiens ? J’y ai pensé. On y pense tous. Mais pour ça il faut en parler au chef du gang. Il ne voudra pas. Si un peut s’échapper c’est el jefe, pas un sous fifre comme moi ! Et où trouver les moyens ? Ça coûte cher de payer un gardien, encore plus cher pour un directeur de prison…

Je dois me débrouiller moi-même. Je réfléchis.

            En attendant, je traîne ma misère dans cette cellule. Putain, deux ans ! J’étais parti seul de mon pays, la France, pour découvrir le Mexique. Départ d’Orly en juin 2018. Ma deuxième année de sciences éco terminée. J’avais bossé toute l’année dans un Mc Do et économisé pour m’offrir ce voyage. Sac à dos, en mode baroudeur. Je voulais faire la route, aller à la rencontre des habitants. Apprendre l’espagnol. Et fumer des joints en sirotant des tequilas. Cliché.

            Et je me suis fait choper avec de l’herbe. Arrestation, menottes, jugement, cellule. Les diplomates français sont sur le coup. Mais là-bas, la drogue, ça rigole pas. Je ne suis qu’un petit consommateur pourtant. Pour le plaisir, la détente. Je ne suis pas dans un cartel. Je ne suis pas un sicario, ni el patron... Je suis de passage les mecs ! Je suis rien ! Ils n’ont pas voulu entendre… condamné pour l’exemple ? Pour montrer que l’État mexicain est très investi dans la lutte contre la drogue ? Plus facile d’arrêter un francès consommateur qu’un gros trafiquant qui arrose les flics…Bref.

            Je dois me barrer ou je vais crever là. J’ai maigri, la bouffe est horrible. Je suis malade, je tousse, je tremble. Fièvre. Solitude. Je n’ai aucun contact avec l’extérieur, avec ma famille. Mon avocat est nul. Je dois m’évader.

Je n’ai qu’un bonheur. Pepe. Mon hamster. Je lui ai sauvé la vie. Un détenu le possédait et voulait s’en débarrasser car il l’avait mordu. Il le traitait mal son hamster. Un fou ce type, il s’amusait à le balancer, ses copains se le refilaient comme un ballon de rugby. L’horreur. Où est l’humanité ? Je le lui ai acheté. Depuis, Pepe vit au calme dans ma piaule. Il passe la plupart de ses journées dans ma chemise. Parfois, il pointe le bout de son nez, me regarde. Il sait que moi je le protège. Il ne me mordra pas. Son regard a plus de chaleur humaine que tous ces délinquants réunis. Il m’aide à tenir. Il est mon lien avec la raison. Il me fait oublier tout cet univers infernal.

Comment m’enfuir ?…

            Une chose que je ne vous ai pas dite. Je ne suis pas seul dans ma cellule. J’ai un compagnon de galère : Ric. En fait il s’appelle Ricardo Alvero. Il a 60 ans mais on lui en donnerait le double tellement il est abîmé. C’est une chance de n’être que deux dans ces 6 mètres carrés croyez-moi ! Grâce au gang et à son influence au sein de la prison. Un « privilège » en quelque sorte.

Ric est là depuis des décennies. Il ne sortira jamais, il a pris trois fois perpét. Il le sait et ne se plaint jamais. Trafiquant de drogue comme beaucoup de Mexicains, il était d’abord un paysan, un campesino. Comme beaucoup il cultivait la coca dans les plaines du Sinaloa. Puis, sans doute parce qu’il était plus intelligent que les autres, ou encore plus pauvre si c’est possible, il a gravi les échelons du Cartel local. Il n’a plus fait travailler ses mains mais sa tête…et les autres. Il est devenu un redoutable trafiquant. Il a transporté, il a tué, il a soudoyé, il a enlevé des gens, il a tué des flics, des enfants, des familles entières. Puis a été trahi, arrêté et jugé. Il s’est retrouvé ici, dans ce bas-fonds après avoir connu la gloire, les fêtes, les femmes, l’argent, par milliards, les belles villas, les voitures luxueuses, les vêtements chics et la violence. Marié, il a trois enfants mais deux sont morts. Trafiquants eux aussi. Seule lui reste sa fille qu’il a envoyée aux États-Unis avec son ex-épouse (elle n’a pas supporté la situation, a demandé le divorce mais en gardant l’argent tout de même – Ricardo ne lui en veut plus). Là-bas, à San Diego, sa fille a fait de brillantes études, elle a un bon travail. Que demander de plus ? Il n’a pas de nouvelles de sa fille. Et Ricardo, depuis longtemps, en a soupé de toute cette violence. Il s’est rangé, retiré des affaires. Il est devenu croyant, réellement. Il a trouvé Dieu. On vit mieux à deux.

J’aurais pu trouver pire comme compagnon d’infortune. Finalement, c’est Rico qui m’a appris l’espagnol. Je n’ai donc pas fait le voyage pour rien !

Nous passons de longues heures à discuter. Ce n’est pas le temps qui nous manque ! Ric m’apprend beaucoup de choses, plus qu’à la fac. Il a beaucoup lu. Il est une sorte de sage, un philosophe qui a trouvé en lui les ressources pour ne pas sombrer. Je l’aide en l’écoutant. Il m’aide en me parlant.

Mais voilà, il y a en moi un sentiment d’angoisse, de la colère aussi. Contre tout ça, contre le sort, le destin effroyable qui me tient prisonnier dans cet enfer. Si je ne m’évade pas, je le sens, je vais crever là.

J’en ai parlé à Rico. Il me comprend. Je lui ai proposé de m’accompagner. Il a refusé. A quoi bon aller dehors. Il n’y a plus rien pour lui dehors. Il se sent déconnecté de ce monde. Quand je lui parle du dehors, de mondialisation, du virtuel, de toutes ces choses modernes, ça le dépasse. Pire, ça lui fait peur. Ce n’est plus son monde. C’est le mien. Pourvu que je le retrouve.

– Je t’aiderai, m’a-t-il dit un jour.

– Et comment ?

– Laisse-moi y réfléchir.

– Je réfléchis aussi. Je n’ai pas la solution.

Aujourd’hui, je l’ai. Grâce à Ricardo. Creuser. Faire un trou. Un stupide trou qui m’amènerait à l’extérieur. Je n’y avais même pas pensé ! Je croyais que les prisons mexicaines étaient comme chez nous, ancrées profondément dans le sol, bâties sur du rocher. Infranchissables.

– Non m’a dit Rico, nos prisons ici sont bâties sur du sable, on est en plein désert tu sais. Tu peux gratter sans problème. Il faut juste pouvoir évacuer les gravats.

– Facile à dire, ai-je rétorqué. Je vais en faire quoi des gravats ? Où les répandre ?

– J’ai mon idée Tonio. Toi tu vas creuser, moi je m’occupe du reste.

           Alors, il y a quelques semaines, Rico m’a fait le plus beau cadeau qu’on puisse faire à un prisonnier. Une pelle. Une putain de pelle militaire à bout pointue, repliable, facile à cacher. Il a soudoyé quelques gardiens pour l’avoir. De même, pour les gravats, il a « embauché » du personnel. Là encore, certains gardiens ferment les yeux. Tout ça s’est fait avec l’accord du chef de gang. C’est un jeu pour lui. Il veut voir jusqu’où j’irai avant de renoncer. Pas question pour moi. J’irai jusqu’au bout.

            Depuis ce jour, je creuse. Je sue sang et eau à longueur de journées. Je gratte, centimètre par centimètre dans ce foutu sous-sol mexicain. Je m’enfonce à coups de pelle dans ce boyau dont je ne vois jamais la fin. J’étaye, le bois, ça manque pas ici. La poussière me pique les yeux, je suis courbé du matin au soir. Je suis une taupe qui cherche la lumière. J’étouffe parfois, je tousse, je crache, je pleure de rage, parfois à bout de force je renonce, je ressors et je jette la pelle contre le mur. Pepe me mordille de peur. Je l’engueule, l’attrape et le menace. Puis je m’abats sur mon lit épuisé, au bord de l’abandon. Sale, visqueux, puant je me roule en boule sur mon matelas et mes larmes roulent sur mes joues noires. Puis je m’endors. Rico ne dit rien. Il me regarde. Attend que je me calme. Puis à mon réveil, il me parle doucement, m’encourage, me redonne foi en mon ouvrage. Et je repars. J’y arriverai. Je creuserai jusqu’après ma mort, c’est de qui ça déjà ?…

            J’ai mis plus de six mois pour sortir de ce putain de tunnel. Rico m’avait donné une adresse à Mexico. J’y suis allé j’ai mis du temps. Je me suis rendu compte que simplement en prononçant son nom, Ricardo Alvero, toutes les barrières se sont levées. On m’a nourri, on m’a offert un lit, on m’a ensuite conduit à la frontière. De l’autre côté, en Amérique, on m’a pris en charge. Aujourd’hui, je suis loin de tout ça. J’ai retrouvé ma famille. Je passerai en jugement, encore, mais en France cette fois. J’irai en taule, un peu. Je penserai à Pepe que j’ai laissé là-bas, au Mexique. Je penserai à Rico. Il est un seigneur dans son pays. Car, je l’ai appris après mon évasion. Le vrai patron du cartel, c’était lui.

Thierry F.

 

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SUJET 2 *

Vous êtes client d’une société d’évasion qui propose de vous offrir un voyage vers le paysage idyllique de votre choix. Vous y décrirez l’expérience jusqu’à ce que l’irruption d’un élément fantastique fasse basculer votre voyage. Énonciation et temps libres.*

Contraintes* :

Image 1 : Les arbres vous parlent
Image 2 : Vous rencontrez le yéti
Image 3 : Le soleil se couche et vous découvrez deux lunes dans le ciel
Image 4 : Une momie évadée du musée entame une conversation avec vous
Image 5 : Le ciel se transforme en peinture
Image 6 : La lune ne cesse d’enfler
Image 7 : Un sirène surgit des eaux
Image 8 : L’horloge s’emballe et vous changez subitement d’époque
Image 9 : Un train fantôme apparaît

*Ces sujets sont des créations originales des Fabulations, ateliers d’écriture, projet représenté par
les personnes morales et physiques de Marie Gréau et Mathilde Durant. Ces créations sont
protégées par le droit d’auteur. Toute réutilisation ou exploitation des sujets sans l’autorisation
expresse des détentrices des droits pourra faire l’objet de poursuites judiciaires.

 

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La cabane

 

Allongée sur le canapé, l’esprit vagabond, je sirote une dernière gorgée de thé noir. Mon regard s’attarde sur le séjour. Le soleil déclinant de juin lui donne une teinte ambrée. Tout est calme. Je pense aux flocons de l’été, cette chanson de Daho dont les paroles se marient si bien à sa voix douce.

Tout est blanc

Étouffé

Faux semblant

Allongé

C’est l’hiver

En été …

Le téléphone pulvérise le silence. La sonnerie métallique résonne, implacable. Je subis l’atterrissage forcé. Refaisant surface, je prononce le mot d’usage :

.     – Oui allô ?

      – Bonjour ! Je suis bien chez Madame Dupin ? Sabine Dupin ? Savez-vous qui vous appelle, ma chère Sabine ?

L’avalanche de questions me rend muette. Je n’ai qu’une envie : raccrocher. Mon humeur n’est pas au diapason, cette gaieté sur commande m’agresse.

  • Allô allô ! Sabine, vous êtes là ?

Je connais cette station de radio et ses appels surprise aux auditeurs. Je me prépare à collaborer.

  • Sabine, un séjour insolite est à la clé. Il est pour vous si vous répondez à cette simple question : qui présente le journal de 13 heures sur notre antenne ?

Ma réponse provoque un tonnerre d’applaudissements. L’émission est en direct, le public est sommé d’être très réactif.

  • Bravo Sabine ! Il est temps de découvrir votre cadeau. La société Évasion vous offre un week-end dans les arbres. Une cabane perchée, entièrement équipée, décorée avec soin, vous attend. Elle est située sur le domaine du Château de Champ Bleu, en pleine forêt. Avec Évasion, voyagez autrement ! Sabine, vous êtes heureuse ?

Je remercie poliment, je parle en souriant – il paraît que ça s’entend -, et promis, je ne manquerai pas de continuer à écouter la station.

Dans le silence retrouvé, je commence à réaliser ce qui vient de se passer.

Une cabane dans les arbres … quitter mon appartement du centre ville pour vivre quelques jours entre ciel et branches.

Je me sens envahie de douceur, à l’idée de planer au dessus du sol.

A la réception du Château de Champ Bleu, je prends connaissance du dossier préparé à mon intention. Une brochure décrit le domaine et une carte mentionne les emplacements des cabanes perchées. Celle qui m’est attribuée est une petite maison de bois, prolongée par une terrasse. On y accède par une échelle large et stable.

La terrasse est percée à deux endroits pour faire place aux troncs des arbres qui la traversent.

Je me retrouve à 7 mètres de hauteur, « tout est noyé dans le bleu dans le vert » comme le chante Gabin. Le ciel remplit les espaces entre les feuilles.

J’entre dans la cabane. Un panier est déposé sur la table. Les spécialités locales, le vin de pays, du pain frais. Ce soir sur la terrasse, je goûterai à tout.

J’ai envie de me connecter à cet endroit qui sera le mien pour quelques jours. Je descends par l’échelle et je regarde les arbres qui entourent la cabane. Ici un chêne, là un hêtre. Le sol est craquant de feuilles argentées, par endroits il devient souple et moussu, quelques souches sont recouvertes de végétation, je contourne de vieilles pierres, que je me garde bien de déplacer. L’odeur du sous-bois, les pépiements de tous ces oiseaux dont j’ignore le nom, le léger bruit des feuilles lorsque le vent les traverse … je me sens imprégnée de calme, attentive à toutes mes sensations.

Je ne résiste pas à l’envie de m’étendre sur le tapis de feuilles, le regard attiré vers les trouées de lumière qui rejoignent le ciel. Je pense au Dormeur du Val, couché pour l’éternité dans ce petit val « qui mousse de rayons ». Je somnole, bercée par tous les bruits de la forêt, et je commence à ressentir dans tout le dos de douces vibrations. Je souris en regardant l’arbre sous lequel je suis allongée. C’est le grand chêne de la cabane, aux branches puissantes, harmonieuses dans leurs sinuosités. Je lui demande : est-ce bien vous, Monsieur le Chêne, qui chatouillez mon dos en agitant vos racines ? Nulle réponse, je m’y attendais. Mais une vibration plus intense sous mon dos ébranle mes certitudes. Je me lève doucement et enserre le tronc rugueux du chêne, parcouru de stries profondes et de coulées de mousses. Une chaleur vibrante m’enveloppe aussitôt. Je parle au grand chêne. Je le remercie de m’offrir sa force. Je ne cherche plus à lutter contre mes ressentis, ni à repousser ce qui semble irrationnel. Je suis ailleurs, et je compte bien y rester. Les feuilles s’agitent, dans un bruissement léger de papier de soie froissé. Et je vois les feuilles du hêtre voisin gagnées par le mouvement, comme caressées par la brise. Puis tous les arbres autour de moi se mettent à murmurer, en balançant leurs feuilles. Je crois entendre les vagues, oui ce sont des vagues vertes, qui déferlent d’arbre en arbre. Je me laisse emporter dans le tourbillon végétal.

Lorsque la nuit tombe, la forêt est redevenue calme. Mais moi, je suis devenue une autre.

Demain, et tous les autres jours, je serai là, près du chêne qui m’a accueillie, prête à repartir au cœur même de la vie.

Christiane Dupuy

 

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Le Chemin Blanc

J’ai un boulot tranquille, je suis ingénieur de maintenance. Je travaille pour la WTF, la World Travel Factory depuis pratiquement 10 ans. Cette boite fut pionnière en matière de voyages oniriques contrôlés. En d’autres termes, elle fut la première à pouvoir organiser des voyages sans bouger, des expéditions plus vraies que nature vers les destinations les plus variées, en programmant tout simplement les codes cognitifs électro-chimiques nécessaires à la fonction du cerveau humain. Moi, j’ai pour tâche de rentrer dans les différents univers proposés et de vérifier que tout est cohérent, du moins suffisamment pour plaire aux clients et éviter les plaintes. Il faut dire que l’être humain est compliqué par nature et que les plus riches d’entre eux sont de surcroît difficiles et susceptibles. Je touche donc un bon salaire pour me promener dans les plus beaux endroits du monde en rapportant les quelques bugs du programme.

Aujourd’hui, Natacha me parle d’un nouveau protocole pour ma petite visite hebdomadaire. Alors qu’elle me colle les céphalélectrodes sur le crâne, elle m’indique qu’un substitut hormonal a été ajouté à l’injection qui me fera voyager au pays des rêves. Elle parle d’un produit psychotrope stimulo-sensible censé faciliter le plaisir par production d’endorphine. Le but est de faire revenir nos vieux clients, ceux qui ont saturé toute la gamme de produit et se sont lassés de nos mondes virtuels. Alors qu’elle se tient au dessus de mon visage et me sourit, j’ai un gros doute sur la légalité de processus. Mais au moment de formuler ma question, je sens monter la familière chaleur de l’anesthésiant dans mon bras. Je sais qu’il ne me reste qu’un instant avant de plonger, et je ferme les yeux en me promettant de porter plainte au réveil.

En ouvrant les yeux, je suis frappé par l’intensité du vert qui m’entoure. Par la force du bouquet olfactif aussi. Je me trouve sur un chemin blanc bordé de platanes et qui semble s’étendre à l’infini. Mon premier réflexe est de suivre le chemin pour vérifier ce qui se trouve au bout. La plupart des clients ont besoin de stimuli variés et intenses si bien que j’éprouve un certain malaise au bout du premier kilomètre. Il ne se passe rien sur ce chemin, à part le léger bruissement des feuilles et l’impression dérangeante que ce bruissement me parle. Je m’arrête pour écouter attentivement, puis commence à verbaliser un mémo vocal, l’enregistrement interne utilisé par les agents de maintenance pour signaler les bugs. Mais alors que les premiers mots sortent de ma bouche, je sursaute de frayeur en entendant répétés ces mêmes mots dans une fréquence plus grave et avec une telle intensité que j’actionne par réflexe le code Next, c’est à dire le mot-clé qui nous permet de basculer vers l’univers suivant. D’un seul coup, le noir complet, puis un éclair de lumière aveuglant et un air glacial. Je mets quelques secondes à m’habituer à mon nouvel environnement, une banquise désertique inondée de soleil, au milieu de laquelle trône un igloo.

J’ai du mal à me remettre de mes émotions et de la surprise du lieu précédent. Avec méfiance, je m’avance vers l’igloo qui est le seul point d’intérêt du site. Une pensée traverse alors mon esprit ou plus exactement une image du Yéti, que m’inspire sans aucun doute ce paysage glacé. De derrière le monticule de neige voisin, retentit alors un rugissement qui me pétrifie sur place. La peur est si intense qu’elle produit un genre de chaleur froide dans tous mes membres. Instantanément, je passe sur l’environnement suivant, avant même de savoir si c’était bien un Yéti et si j’étais à l’origine de son apparition.

La glace fait place à une vaste plaine parsemée de fleurs mauves. Son horizon baigné d’une douce lumière crépusculaire voit lentement s’élever deux lunes. Cette fois-ci, je n’ose plus bouger. J’ai du mal à rassembler mes idées et à savoir quel comportement adopter. Manifestement, ces univers sont bourrés de sous-programmes parasites et en tout état de cause, ne comportent que des paysages sous-stimulants dont l’intérêt ne pourrait convenir qu’à des cadres en burnout ou des taulards à perpétuité. Rien dans ce paysage mauve de carte postale ne saurait divertir les clients de WTF, ceux qui viennent chercher un scénario original pimenté d’une ou deux aventures lubriques.

Pour en savoir plus, je décide d’accélérer les choses. Le protocole de maintenance contient toujours exactement 9 univers à vérifier avant d’initier le processus de réveil. Je décide de passer rapidement de l’un à l’autre afin de sortir de là au plus vite. De plus, j’ai l’intuition que mon esprit ne fonctionne pas normalement et que le cocktail hormonal que j’ai reçu a généré chez moi une production inhabituelle de gammaline et donc d’émotions toxiques. Cette intuition est renforcée au moment d’explorer l’univers suivant. Il s’agit du Musée du Louvre d’où s’est évadée une momie égyptienne portant le visage d’Homère Simpson. Elle mange un donut en me parlant de ses goûts pour la politique sociale de Donald Trump, le président américain mort du coronavirus trente ans auparavant. Je bascule sans attendre au monde suivant, passant d’une zone montagneuse dont les couleurs criardes fondent comme une peinture délavée à une autre dotée d’une énorme lune au visage de tête de mort. Dans la suivante, une plage paradisiaque est habitée par une sirène de 250 kilos aux longs cheveux rouges et qui passe de la crème solaire sur ses  généreux bourrelets en chantant la Traviata d’une voix fausse et stridente. La situation est de plus en plus délirante et malgré le malaise généré par les transitions oniriques répétées, j’éprouve une angoisse de plus en plus aiguë, conséquence directe de la perte de repères. Un espoir de stabilité se profile sur le lieu suivant, car je connais et apprécie la ville de Londres. Mais tout est désert et terriblement silencieux, comme si je marchais avec un casque anti-bruit. Comble de l’horreur, la pendule de Big Ben s’emballe sous mes yeux et le code Next se déclenche sans mon consentement. Je plonge en hurlant dans le noir et l’inconnu, presque dans la mort. Un long moment se passe. Je suis allongé sur le côté, recroquevillé comme un fœtus, les yeux fermés. Sous mon corps, une voie ferrée désaffectée, au milieu d’une forêt luxuriante. Je me lève avec précaution et vigilance, mon esprit cherche quelque chose pour accrocher des certitudes, pour trouver une cohérence. Mais en vain, car au loin, tout au bout de la voie ferrée approche un train. Un train spécial. C’est un train à vapeur fantôme, entièrement nimbé d’un épais brouillard. Un sifflement strident et permanent monte et s’amplifie au fur et à mesure qu’il approche. Parfois, un jet de flamme s’échappe de sa cheminée comme s’il venait tout droit des Enfers. Je n’attends pas une seconde de plus et déclenche le code qui doit me permettre de revenir à la réalité car si j’ai bien compté, cette forêt infernale est le neuvième et dernier univers que je visite. Mais au moment où je sors du dernier écran noir, j’ai la certitude que mon voyage sera éternel et que mon esprit est bel et bien perdu dans les codes sans fin du système. Car en ouvrant les yeux, je suis frappé par l’intensité du vert qui m’entoure. Par la force du bouquet olfactif aussi. Je tombe à genou sur le chemin blanc bordé de platanes. Ce chemin qui ne mène nulle part…

Bruno B.

Auteur : lesfabulations

Ateliers d'expression créative en Nouvelle-Aquitaine Structure dirigée par Marie Gréau et Mathilde Durant

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