Atelier d’écriture 3 – Meurtre en chambre close – Médiathèque L’Alpha

atelier 3

En cette période de confinement, Les Fabulations proposent aux usagers de la médiathèque d’Angoulême l’Alpha des ateliers d’écriture à distance gratuits. Chaque semaine, les écrivants reçoivent par mail un nouveau sujet d’écriture dont le thème est défini en collaboration avec l’Alpha. A la suite de cela, tous les vendredis, nous proposons une séance de lecture partagée via Skype pour faire vivre les textes des participants.  Vous pouvez vous inscrire gratuitement en contactant l’Alpha sur Facebook ou en envoyant un mail à l’adresse c.valgres@grandangouleme.fr.

Sur cette page, vous trouverez les productions des participants sur le troisième thème de ces ateliers : Meurtre en chambre close. Un grand merci aux écrivants pour leur motivation, leur implication et leur créativité ! N’hésitez pas à vous plonger dans leurs histoires et à leur laisser un petit commentaire :).

Pour cette troisième semaine d’écriture, le thème « meurtre en chambre close » nous a causé quelques sueurs froides !

Comme en début de partie de Cluedo les participants ont dû choisir une arme de crime, un meurtrier et dans quel type de chambre se déroulerait le meurtre. Le narrateur devait être le tueur. Les écrivants ont pu le choisir parmi cette liste :

Colonel Mayonnaise (jaune)
Lady Pervenche (bleu)
Madame Rose (rose)
Docteur Violet (violet)
Mademoiselle Leblanc (blanc)
Sergent Olive (vert)
Madame Pêche (orange)
Professeur Coquelicot (rouge)
Mademoiselle Lavande (mauve)
Altesse Azur (bleu azur)
Major Legris (gris)
Madame Corbeau (noir)
Sergent Treillis (kaki)
Maître Souche (brun)

Le meurtre devait se faire de manière autonome, dans une pièce close avec le
meurtrier en position de voyeur (trou dans le mur, vitre teintée, caméra, etc.). La description de la scène se devait d’être influencée par la couleur du personnage sélectionné préalablement.*

*Ces sujets sont des créations originales des Fabulations, ateliers d’écriture, projet représenté par les personnes morales et physiques de Marie Gréau et Mathilde Durant. Ces créations sont protégées par le droit d’auteur. Toute réutilisation ou exploitation des sujets sans l’autorisation expresse des détentrices des droits pourra faire l’objet de poursuites judiciaires.

 

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Texte 1

 

L’atmosphère est lourde, des bourrasques font claquer les volets, un grondement au loin, ponctué d’éclairs, annonce un orage imminent. C’est parfait, vraiment parfait, pense-t-il en se calant dans son fauteuil au cuir havane patiné. Maître Souche aime le confort feutré de l’Étude Notariale qu’il dirige depuis plus de trente ans. C’est un notaire reconnu, un notable. Une huile. Il fréquente aussi bien des hommes politiques que des médecins, des avocats, des banquiers. Avec sa jeune épouse Ophélie, il navigue de réceptions en dîners fins, et ne se lasse pas de ces mondanités, remarquant avec orgueil que ses chers amis n’ont d’yeux que pour sa très jolie femme.

Lors de la récente soirée donnée dans les grands salons de la Préfecture, Pierre Souche remarque l’absence de son épouse. Il emprunte l’escalier de marbre et arpente les longs couloirs desservant les pièces. La porte du bureau de Monsieur le Préfet est entrouverte. Pierre s’apprête à entrer, pensant échanger quelques mots avec son ami Charles, lorsqu’il aperçoit Ophélie, allongée sur un canapé dans l’angle de la pièce. Charles est penché vers elle. Elle sourit, et se laisse embrasser. Le cœur de Pierre Souche bat la chamade, mais il regagne la salle de réceptions, et se mêle à la foule des invités. Duroc le pharmacien, une flûte de champagne à la main, et visiblement pas la première, l’apostrophe bruyamment : « Cher ami, êtes-vous souffrant ? Vous êtes pâle comme la mort. Exactement comme notre hôte, le jour où il a bu une liqueur de noix à la fin d’un repas bien arrosé. Tout cela s’est terminé aux urgences, et il a bien failli y rester, notre cher Préfet ! Charles est allergique aux fruits à coque. »

Pierre Souche voit alors s’ouvrir devant lui d’infinies perspectives.

Aujourd’hui, Monsieur le Préfet a rendez-vous à l’Étude à 14 heures. Maître Souche l’a informé d’une affaire embarrassante, impliquant plusieurs notables dans un dossier immobilier douteux ; il souhaite porter à sa connaissance certaines pièces compromettantes, et ce, en toute discrétion. Charles est un homme ponctuel. A 14 heures précises, il pousse le lourd battant de bois sombre de la porte d’entrée de l’Étude, et s’engage dans le couloir lambrissé. Madame Lambert le fait entrer dans le bureau de Maître Souche. Celui-ci est retenu par un déjeuner avec un confrère, mais il ne va pas tarder.

« Voulez-vous un café, Monsieur le Préfet ? »
« Avec plaisir. »

Madame Lambert dispose devant lui une tasse en porcelaine et une cafetière, remplit la tasse et referme à demi la porte capitonnée. Charles balaie la pièce du regard. Un grand bureau en ronce de noyer, des sièges à l’assise de cuir brun, deux bibliothèques aux portes grillagées, laissant entrevoir des piles de dossiers et une collection de livres anciens reliés en maroquin, plusieurs tableaux représentant un sous-bois en automne, des scènes de chasse, un village de montagne. De lourds rideaux en lin brut encadrent deux portes fenêtres donnant sur le jardin. L’air devient suffocant à l’approche de l’orage ; l’une des portes fenêtres, située derrière le bureau, est entrouverte, rideaux tirés. C’est là que se tient Maître Souche. Dans l’interstice laissé entre les deux pans déployés, le notaire fait face au Préfet.

Après avoir jeté un bref coup d’œil en direction du couloir désert, Charles saisit son téléphone.

« Allô Marie-Hélène ? Je ne serai pas joignable entre 15 heures et 18 heures. Annulez tous mes rendez-vous, je vous prie. Merci. »

Charles s’étire, baille et sourit.
« Ah, Pierre, mon pauvre Pierre, si tu savais … »

14 h 07. Pierre ne saurait tarder.
Charles porte la tasse à ses lèvres, et savoure l’instant. Il est grand amateur de café, et celui-ci est excellent. Il se renseignera sur sa provenance auprès de Pierre. Ce léger goût l’intrigue. Il se ressert une tasse. Un moka d’Éthiopie, sans doute, à l’arôme de … de … Scrutant Charles, les yeux fixes, imperturbable, Pierre murmure : « À l’arôme de noisette, cher ami. De noisette. »
Le visage de Charles se met à enfler, ses yeux gonflent, sa gorge se serre, il manque d’air, ne parvient pas à appeler à l’aide, glisse sur l’épais tapis d’Orient et perd connaissance. Dans les minutes qui suivent, son
cœur va s’arrêter de battre. On pensera à une crise cardiaque. Trop de stress, trop de café …

Pierre Souche traverse le jardin, sort par la petite porte donnant sur une rue adjacente, reprend la rue principale, et entre dans l’Étude d’un air affairé.

« Madame Lambert ? Monsieur le Préfet est-il arrivé ? »
« Oui, Maître, il vous attend dans votre bureau. »

Christiane

 

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Texte 2

 

A l’époque, j’étais encore le sergent Véronique Olive. Véronique avait les yeux verts, les lèvres vermeilles, les ongles vernis. Elle portait souvent un pull-over vert et il se dégageait d’elle des fragrances de vétiver. Véronique s’évertuait à agir avec vertu et entretenait une véritable adversité, une aversion vertigineuse envers Verner Verbeeke et son univers. Verner Verbeeke était une vermine, un être introverti, versatile et dévergondé, au visage verdâtre, caverneux, parsemé d’innombrables verrues. Pervers et perverti, il déversait des balivernes, ouvertement, vertement et sans vergogne.
Le jour de son anniversaire, Véronique se rendit chez Verner Verbeeke, vers Versailles. Malgré l’hiver, le parc et le verger verglacés restaient verdoyants. Dans cette verdure, un pivert conversait et un réverbère éclairait les fines gouttelettes de l’averse, semblables à la verroterie d’une verrerie. Véronique s’introduisit chez Verner Verbeeke par la verrière entrouverte, traversa la véranda et là, par le trou de la serrure de la porte de la chambre que Verner Verbeeke avait pris soin de verrouiller pour malaxer avec verve le revers de sa verge vérolée, elle se divertit de son agonie.
Comme d’habitude, après avoir découvert, puis soulagé, puis recouvert son vermicelle véreux, Verner Verbeeke déversa son verre dans son gosier. Brûlé par le toxique vératre qu’elle avait introduit dans son Vermouth, il se précipita vers les toilettes. L’ouverture de la porte provoqua la chute du vérin qui traversa verticalement son vertex, son vermis et ses premières vertèbres. Il tomba à la renverse sur le couvercle de la tinette vermoulue. Quelques heures plus tard, les collègues de Véronique le vérifièrent, et cette vérité la
bouleversa : c’en était fini de ce verrat de Verner Verbeeke !

* vératre : plante vénéneuse
* vermis : région médiane du cervelet
* verrat : mâle reproducteur de l’espèce procine

Claire

 

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Texte 3 

 

Naissance de l’assassin.

Il fixe son regard sur l’écran de la caméra. Le drame va se jouer. Il en est l’auteur. Il a prévu dans les moindres détails ce qui va avoir lieu maintenant. Du moins, il l’espère. Son plan ne doit pas échouer. Il y va de son honneur et de sa fortune. Il aurait pu laisser se dérouler l’action sans se comporter en voyeur. Cette position choque quelque peu son éthique mais il a besoin d’être rassuré, besoin qu’elle disparaisse de son  existence. Une fois pour toutes.

Elle lui pourrit la vie depuis trop longtemps même s’il se souvient, ému, de leur première rencontre,  de son installation dans la maison, de leur vie commune agréable, pleine d’imprévus. A un point tel qu’il en avait été bousculé au début. Puis conquis. Elle aimait à le surprendre et il se prêtait au jeu avec grand plaisir.

Il a placé sa caméra de façon à avoir une vision globale de la bibliothèque. Il nomme ainsi cet espace mais c’est aussi son bureau. Le lieu qu’il affectionne le plus dans la maison. Là où sont réunis tous ses amis. Car chaque volume est un ami, sincère, toujours prêt à le distraire ou à le réconforter. A droite de la porte d’entrée, à portée de mains, il a placé tous les volumes de la collection Rouge et Or. Par respect et gratitude. Car ce sont eux qui l’ont introduit à la littérature dès son plus jeune âge. Eux qui sont à l’origine de sa passion pour l’objet livre ainsi que pour son contenu. Eux qui ont déterminé sa vie sociale, limitée certes. Aussi sa vie professionnelle de professeur. Peut-être même sont-ils à l’origine de son surnom de Professeur Coquelicot comme l’ont nommé des générations d’élèves introduits par son enseignement au noble art de la lecture et de l’écriture. C’est en l’honneur de la collection affectionnée dans son enfance qu’il porte, dans la poche externe de ses vestes et vestons, une pochette rouge. En toute saison et par tous les temps.

Rouge comme le sang qui va couler. Rouge comme les double-rideaux à moitié tirés dont le léger tissu filtre les rayons du soleil. Rouge sang comme l’air de la pièce qui  semble s’en être subitement colorée.

Leur première rencontre. La scène s’interpose entre l’écran de contrôle de la caméra et sa vision. Il est assis devant sa table de travail. Il a fait pivoter son fauteuil pour embrasser la porte du regard. Il ne l’avait pas entendu venir. Elle s’est annoncée par un discret grattement. Quand il l’a vue, il a tout de suite été ému par sa délicate beauté. Jeune, gracile, le regard vif, les yeux toujours en mouvement comme si elle voulait d’emblée tout connaître du lieu. De lui aussi. Curieuse, pas farouche, elle s’est avancée, portée par l’intensité de son énergie de vie. Elle séduisait. Tout en restant toutefois à la bonne distance, celle que lui avait dictée une éducation stricte et bien assimilée. Il lui en avait été mentalement reconnaissant. Il valait mieux qu’ils s’apprivoisent mutuellement,  à leur rythme. Tenir l’élan à distance.

Il essuie discrètement une larme qui vient de pointer juste au coin de son œil gauche.  Le moment n’est plus à l’attendrissement. Elle pourrait lui brouiller la vue. Il doit se faire une raison. L’enseignement des livres doit servir à quelque chose. Les rayons de sa bibliothèque, côté gauche, face à la fenêtre, regorgent de ces histoires de rencontre. Idylliques d’abord. Et puis cela dégénère. Le Rouge et le Noir. Julien et Madame de Reynal. Et tant d’autres. Il va tuer. Il assume. Avec regret.

D’un commun accord, ils ont partagé la maison et cela s’est plutôt bien passé. Il lui a seulement imposé certaines règles. Si elle habite librement toutes les pièces de leur demeure, dans la bibliothèque,  elle doit se conformer à une certaine discipline. Elle peut visiter tous les rayonnages mais l’accès à un certain nombre lui est interdit. A noter que  non seulement il aime le contenu des livres mais il est également bibliophile. Il possède quelques volumes à la couverture de maroquin, rehaussée de belles dorures intactes, qui sont à la fois sa fierté et sa richesse.  Il les a placés en hauteur de façon à ce qu’elle ne soit tentée de s’en approcher.

Il regarde sa montre. C’est son heure. Il a bien été obligé d’observer ses déplacements quand il s’est aperçu qu’elle contrevenait aux règles imposées. En fait, elle profitait de ses absences pour prendre possession de toute la pièce, sans restriction. Elle s’imposait dans ce lieu, le sien plus qu’un autre, quand bon lui semblait. Peu à peu il s’était senti envahi. Elle lui mangeait tout son espace. Il n’était plus maître chez lui. Elle grignotait ce qui lui était le plus cher. Il devait prendre conscience que sa confiance avait été bafouée.

Comment aurait-il pu garder son sang-froid quand il avait vu qu’il était trahi ? Quand il avait découvert avec effroi qu’elle avait non seulement visité les livres du haut, mais les avait même dévorés ?

Aujourd’hui, il n’a aucun regret quant à sa décision. Mais il se sent transpercé par une onde de tristesse. Elle touche son cœur telle la flèche la cible. Il va se retrouver seul. Désespérément seul. Ne devrait-il pas faire marche arrière ?

Trop tard. Elle entre dans la bibliothèque, le nez au vent. Elle virevolte, svelte, rapide. La jeunesse. La beauté animale.

Elle se dirige maintenant vers les double-rideaux rouges, engouffre son joli corps blanc sous le tissu.

Il ne peut s’empêcher de fermer les yeux.

Un claquement sec. A peine un cri. Le piège s’est refermé.

Il a tué la jolie petite souris blanche.

Danièle

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Texte 4

Lucas Souche, serial killer ordinaire

Tout est prêt. Son piège est en place.

Le plus compliqué a été pour lui de placer sa victime dans la prison, une pièce totalement close avec une simple fenêtre au travers de laquelle il peut à loisir prendre plaisir à observer sa proie démunie.

A l’intérieur de cette pièce aux murs lisses, le mobilier est très sommaire. On y trouve une table marron, un lit et un mannequin en matière plastique beige dont la posture ridicule et le perpétuel sourire soulignent de manière obscène l’ironique tragédie de la situation.

Depuis une bonne heure, déjà, sa victime se déplace d’un mur à l’autre, la tête envahie de questions. Par la petite fenêtre, on la devine tantôt paniquée et active, palpant les parois à la recherche d’une hypothétique sortie, tantôt immobile et recroquevillée dans un des coins de la pièce, figée dans une posture défaitiste et fataliste. Dans sa robe de velours noir aux reflets bruns, elle tourne parfois les yeux dans la direction de son tortionnaire qui sent monter en lui cette excitation singulière que possède le bourreau sur la future condamnée, qui sait qu’elle va mourir.

Il aimerait communiquer avec elle, lui expliquer qu’il est inutile de chercher une raison à tout ça, lui dire qu’elle était au mauvais endroit, au mauvais moment.

On pourrait dire que c’est une forme de torture et qu’il vaudrait mieux en finir tout de suite, mais c’est justement cette lente agonie, cette préparation qui met du sel à l’activité d’un serial killer.

Il a longuement réfléchi à la meilleure manière de la tuer et ça lui a aussi procuré beaucoup de plaisir. Finalement, il a opté pour une manière tout à fait radicale d’en finir, une manière festive pour ainsi dire, et qui fait écho à sa passion pour les explosifs.

Il a aménagé un orifice spécial au plafond de la pièce et c’est par là qu’il introduit la charge au bout de laquelle court une longue mèche de sa fabrication. Avec beaucoup de précaution, il déroule cette dernière à bonne distance, puis retourne à la petite fenêtre pour se délecter une dernière fois de la souffrance de sa victime. Celle-ci paraît résolue, elle fixe le tube contenant la charge de poudre noire sans même tenter d’en arracher la mèche. Elle n’offre aucune résistance, comme si elle attendait la mort.

Lui se délecte du spectacle et jouit intensément de l’emprise qu’il a sur elle. Il recule et allume la mèche, puis suit des yeux le crépitement spastique de l’étincelle qui rejoint bientôt l’intérieur de la pièce.

Alors, dans une détonation violente, tout vole en éclat.

Et l’explosion disperse dans le jardin les restes de l’araignée et de la petite maison de Lego.

Bruno

 

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Texte 5 

Je suis aujourd’hui dans l’expectative. Oui, moi, prénommée Jacinthe Lavande, née le 19 février 1950 à Argenton sur Creuse, fille de Jeanne Duchêne et de Jean Lavande, soeur cadette de Henri Lavande, célibataire depuis toujours, je  suis vraiment dans l’expectative…

Décidément, cette situation de confinement qui perdure contrarie grandement mes plans !

Et oui, malgré mon âge, certes avancé, mon apparence de dame de bonne famille, je m’efforce depuis toujours, et encore plus en cette période de confinement, d’être toujours bien habillée. J’affectionne ainsi tout particulièrement les tailleurs de notre couturier de famille, j’en possède toute une collection, tous sur le même modèle, il n’y a que le tissu pour varier avec les saisons (cela va du lin à la soie grège et au velours côtelé). La couleur, elle, reste la même. Evidemment, j’ai choisi le mauve puisque je m’appelle Mademoiselle Lavande.

Cependant, pour ne pas lasser les regards de mon entourage, ni me lasser moi-même ! Je m’efforce d’égayer ma tenue par un foulard, un collier, un sac de couleur plus tranchée. Et lorsque je vais chercher mon pain chez le boulanger, j’aime avoir l’impression de susciter autour de moi des lueurs d’intérêt dans les yeux des autres clients. Je me plais à imaginer leurs paroles « Ah cette Madame Lavande, toujours aussi chic », « Madame Lavande a encore un nouveau sac, quel goût pour marier les couleurs ! ». Et oui, comprenez-bien, je suis célibataire, je n’ai jamais rencontré l’âme sœur, alors ce petit rituel, qui n’a l’air de rien, égaye ma journée.

Mais revenons-en aux faits, mes plans sont contrariés…Et oui étant célibataire, j’ai toujours eu des liens assez fort avec mon frère Henri. En effet, sa vie à lui n’a été que rencontres et mariages malheureux, dont trois soldés par un divorce tout de même ! A chaque fois, j’étais présente pour le réconforter. Pourtant, quelque part j’approuvais ces femmes qui avaient traversé sa vie, car il a un drôle de caractère mon frère !

Alors quand je l’ai entendu appeler son notaire il y a un mois, forcément j’ai tendu l’oreille, discrètement bien sûr ! Il voulait un rendez-vous pour modifier son testament. Quand j’ai entendu ses paroles, mon sang n’a fait qu’un tour ! Comment ! Moi sa sœur, sa seule héritière puisqu’il n’avait pas d’enfants, j’allais peut-être être déshéritée…Ah non, cela ne se passerait pas ainsi, je n’allais pas me laisser faire ! Mais pourquoi cette décision d’abord ? Quelle mouche l’avait piqué ce vieux grigou ? C’est vrai que de plus en plus il devenait grippe-sou ! L’autre jour il m’avait même reproché d’aller trop souvent chez le coiffeur. Non mais alors ! De quoi je me mêle !

Peu à peu, l’idée de le tuer est venue encombrer mes réflexions, d’abord la nuit, lorsque je n’arrivais pas à dormir, puis jour et nuit ! Quelle idée saugrenue je sais, et même parfaitement immorale, voire horrible, ignoble, que sais-je encore ! Par contre, je ne m’imaginais pas en meurtrière affublée d’un sabre pour le transpercer de part en part ! La vue du sang m’a toujours profondément gênée … Aussi il était impossible que je me transforme en meurtrière aux gestes sanglants ! De plus, je ne voulais pas qu’il souffre, enfin le moins possible.. . Il ne fallait pas non plus qu’il crie ! Car, en cette période de confinement, nous sommes quand même trois adultes dans cette grande maison.

En temps normal j’adore cette demeure, une grande et belle bâtisse en pierre. Ses hauts plafonds et ses grandes fenêtres renvoient une sensation de liberté que j’ai recherchée toute ma vie. Mais aujourd’hui, avec cette situation si particulière, j’ai la sensation déplaisante d’être dans une prison dorée. Et trois personnes, Henri, Roger, le chauffeur jardinier, et moi-même dans cet univers clôt, c’est tout simplement étouffant !

Pendant un après-midi encore plus ennuyeux que les autres, l’idée prit forme dans ma tête, dans mes réflexions ! Oui c’est cela, j’ai trouvé comment le tuer, tout en délicatesse, sans cri, ni sang qui gicle sur les murs ! Et comme il n’y aura aucun signe extérieur à la vue de ce corps immobile et sans vie, il sera aisé de penser qu’il a fait une crise cardiaque. Pour un homme de 98 ans , quelque peu sénile et avec des antécédents cardiaques, cela reste parfaitement plausible. Devoir vivre une telle crise sanitaire à la fin de sa vie est tellement angoissant qu’il peut s’éteindre paisiblement dans son sommeil.

Je passais deux jours et deux nuits à me passer le film de ce meurtre dans la tête.

Et ce soir c’est le moment tant attendu, mais tant redouté aussi qui arrive. Voilà comment je vais agir.

Le soir avant d’aller dormir, Roger le chauffeur, qui remplit un peu le rôle de domestique quand cela est nécessaire, a l’habitude de déposer sur la table de chevet de mon frère une tasse d’infusion de mélisse et passiflore, cela l’aide à dormir, ou à se rendormir lors de ses réveils nocturnes ! Ma chambre étant à côté de celle d’Henri, je peux très facilement m’y introduire avant d’aller me coucher. Mon frère se couche plus tard que moi, mais Roger dépose la tasse quand il a fini son service, soit vers 21 heures. Cela n’est pas gênant car Henri a l’habitude de boire froid ce breuvage réconfortant. Je vais donc déposer dans son infusion quelques gouttes de somnifère ultra-puissant (j’ai oublié le nom car c’est un générique, mais il sert dans les zoos à endormir un animal tel qu’un gorille ou un éléphant !), j’ai pu l’obtenir par hasard lorsque le cousin Paul, soigneur animalier a passé des vacances chez nous. Ce somnifère induit comme effet secondaire le possible arrêt cardiaque pour les personnes fragiles comme mon frère avec des antécédents d’infarctus. De plus, je me suis renseignée, ces gouttes n’ont absolument aucun goût, et si elles peuvent remonter à la surface du breuvage, je ne m’inquiète pas, car mon frère y voit très mal et en plein milieu de la nuit lors de son premier réveil nocturne de 3 heures du matin, il ne s’apercevra de rien.

Et oui, dormant dans la chambre à côté de la sienne depuis tant d’années, je connais ses horaires nocturnes par le bruit entendu chaque fois. Mais également car je l’ai observé par le trou présent dans le mur qui sépare nos 2 chambres. Ce trou n’est visible que depuis ma chambre. Du côté de celle d’Henri, la tapisserie ornée d’effroyables grosses fleurs mauves défraîchies ne laisse rien apparaître…Et depuis toutes ces années, je ne sais pas pourquoi, je n’ai rien dit pour que le trou soit rebouché, comme si mon inconscient avait toujours su qu’un jour je passerai à l’acte !

Et ce soir, comme tous les soirs, après le repas nous passons généralement la soirée dans la même pièce, Henri et moi. Parfois nous regardons un film ensemble, et parfois chacun s’occupe de son côté. Ce soir, j’ai prétexté une migraine pour ne pas regarder la télévision et ne pas risquer de m’endormir devant le film ! En effet, Henri a du mal à s’endormir et se couche fort tard, pas avant minuit. Me voilà donc, confortablement installée dans le fauteuil crapaud près de la fenêtre, je m’efforce de me concentrer sur la lecture de mon livre Un taxi mauve de Michel Déon. Pour le moment, Henri lui, écoute de la musique classique en sourdine pour ne pas me déranger dans ma lecture, c’est attentionné de sa part, mais cela ne remet pas en question mon projet.

C’est donc très rapidement que je vais souhaiter bonne nuit à Henri, arguant la lourde présence de ce mal de tête. Et c’est à peine s’il relève la tête pour me souhaiter bonne nuit ! Ma conscience ne fait donc pas barrage quand je m’introduis quelques minutes plus tard dans sa chambre, mon flacon de gouttes dans la poche de ma veste. Heureusement, Roger a bien déposé la tasse, je m’empresse donc de laisser tomber les gouttes, une à une, j’en mets dix la dose maximale pour endormir un gorille de cent cinquante kilos. Et maintenant, il ne me reste plus qu’à réussir à passer une nuit blanche de l’autre côté de la cloison ! J’ai tout prévu pour ne pas m’endormir, un thermos de café, mon tricot. En rentrant dans ma chambre, je m’installe donc à côté du trou dans le mur,  déjà pour être alerté par le bruit quand il va monter se coucher et voir la lumière de sa chambre passer par le trou. Pour une fois, Henri se couche plus tôt, je m’en étonne mais c’est tant mieux pour moi, j’aurai moins longtemps à attendre ! Et effectivement, au milieu de la nuit, lorsque mes doigts n’en peuvent plus de tenir les aiguilles à tricoter et que la posture commence à faire souffrir mon dos, j’entends du bruit à côté.

Vite je colle mon œil au trou dans la cloison, et là je vais voir Henri vivant pour la dernière fois ! Il a allumé sa lampe de chevet et boit son infusion à petites gorgées, comme pour mieux la savourer. Je trouve que son geste dure longtemps, comme si le temps était suspendu ! Mais non, c’est simplement qu’il a bu tout le contenu de la tasse, enfin je le suppose car il la repose sans précaution particulière.

Je continue donc ma surveillance, mon œil collé au trou dans le mur, la position n’est pas confortable, mais qu’importe ! L’issue est bientôt là..Effectivement, au bout d’une heure d’attente environ, je vois le corps d’Henri s’agiter de soubresauts, j’entends quelques gémissement étouffés et d’un coup son corps se raidit. Voilà, c’est terminé ! Je ne sais plus dire ce que je ressens à ce moment là , soulagement, tristesse, peur… entre la fatigue liée à la surveillance et à l’attente et le stress du moment, j’ai l’impression que mon cerveau ne répond plus. C’est arrêt sur image pour le moment !

  Anne-Lise

 

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Texte 6

Monsieur Lapin se verse une tasse de café bien serré. Il ajoute délicatement une cuillère de sucre. De sa main manucurée, il la repose sur la table de cuisine et fixe le mur en face de lui. Monsieur Lapin est un vieux garçon à l’apparence soignée. Rien n’est laissé au hasard : ses cheveux, clairsemés, sont soigneusement teintés et plaqués en arrière. Sa moustache, taillée tous les matins, fait le pont entre deux joues rebondies et rasées de près. Il s’asperge le visage d’eau de Cologne depuis son adolescence “pour garder le teint frais”. Habillé d’un costume en tweed sur-mesure du lundi au dimanche, il ne sort jamais sans ses chaussures cirées Crockett and Jones dont il possède trois paires identiques. Ses collègues de la Direction Générale des Impôts le taquinent gentiment sur ce point – sans exagération, c’est le directeur du service des fraudes tout de même. Le jour de son anniversaire, ils ont insisté pour qu’il enfile une paire de ces baskets molles, vulgaires et criardes pour la photo souvenir. Il ne s’y est pas opposé, monsieur Lapin aime penser qu’il a de l’humour.

Bref, monsieur Lapin est un bon parti. Pas tout jeune, mais un bon parti quand même.

C’est décidé, ce sera pour aujourd’hui. Il s’approche du mur de la cuisine et y colle son œil droit. Elle est là. Mademoiselle Leblanc. Elle porte bien son nom : sa pâleur anémique lui donne un côté “petite chose fragile”. Elle est si frêle, on pourrait l’étaler d’une pichenette. Mais il a prévu quelque chose de bien plus radical pour lui régler son affaire. Car monsieur Lapin a la rancune tenace.

 Il y a tout juste un an, il s’est présenté chez elle, un bouquet d’œillets blancs à la main pour lui déclarer sa passion. La pauvre Mademoiselle Leblanc dans sa robe blanche vaporeuse, triturant nerveusement du bout des doigts son foulard blanc, est restée là sans rien dire. Un grand silence épais et gênant flotta entre eux. Une fois rentré chez lui, il l’avait vu par le trou dans le mur : la porte fermée, elle s’était mise à rire de façon compulsive, la main plaquée sur la bouche pour étouffer les sons qui en sortaient. C’est là qu’il avait su ce qu’il allait faire d’elle, il attendait seulement la bonne occasion.

Avant le confinement, personne ne s’adressait la parole dans cette résidence mais depuis deux semaines il semble que tout le monde ait envie de bavasser en échangeant ses réussites pâtissières. Un véritable troc de sucreries s’est mis en place à tous les étages. C’est le diabète qui aura la peau des voisins de Monsieur Lapin, pas le coronavirus. Lui-même a déjà reçu une part de tarte aux pommes, cinq cookies et une coupe de mousse au chocolat. Direction poubelle, Monsieur Lapin ne mange jamais de sucre. Et c’est là que l’idée lui est venue :  il déposera sur le pallier de Mademoiselle Leblanc une belle part de cheesecake – son dessert préféré, la recette classique avec la couche épaisse de fromage blanc et les sablés émiettés en dessous. Monsieur Lapin rajoutera sa touche personnelle : un soupçon d’arsenic ! ça lui réglera son compte à cette petite pimbêche.

L’arme du crime est sur le paillasson. Elle attend sa victime. Mademoiselle Leblanc sort au second coup de sonnettes. Monsieur Lapin est déjà à son poste d’observation. Elle prend le paquet, rentre et l’ouvre : un large sourire s’affiche sur son visage… et repart aussitôt. Elle jette la part de gâteau à la poubelle. Monsieur Lapin est stupéfait. Elle prend son téléphone, compose un numéro et après quelques banalités sur le nombre de morts de la journée, les affres du confinement et l’espoir d’en sortir vite, Mademoiselle Leblanc déclare : “Tu ne devineras jamais ma chère Annie : un voisin m’a gentiment déposé une part de cheesecake et je ne peux pas en manger ! C’est quand même pas de chance d’avoir attrapé la version intestinale du virus et de devoir se nourrir de riz pour les 3 semaines à venir !”.

Monsieur Lapin est déjà à la recherche d’une recette de gâteau de riz sur internet.

Laetitia B.

 

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Texte 7

Argile

Vendredi 13 mars.

Coup de fil. Eugénie s’extirpe tremblotante de son fauteuil vert usé et se dirige vers son téléphone à cadran, vert plastique.

« Allo !

– Eugénie Verdurin ? C’est votre voisin, le Sergent Olive.

– Oui c’est pour quoi ? Je suis occupée…

– Bien sûr…Simplement pour vous dire que j’ai récupéré des talkies-walkies de l’armée et que je vous en ai laissé un à votre porte. Je me suis dit que comme nous sommes confinés, nous pourrons ainsi nous contacter et si vous avez le moindre problème vous m’appelez. Vous comprenez ? C’est simple d’utilisation et plus rapide que le téléphone !

– Bon, bon. Soit. Vous ne m’êtes pas très sympathique mais enfin, j’accepte. Je raccroche. »

                Eugénie se dirige vers l’entrée et découvre l’objet suspendu à la poignée. Bien qu’âgée de 87 ans, elle n’en est pas moins dégourdie pour son âge et a tôt fait de manipuler le talkie. D’ailleurs, espiègle, elle s’amuse, les jours suivants, à appeler Olive pour un rien. Pour le plaisir de l’entendre râler dans sa barbe. Elle ne l’aime pas le Sergent Olive.

« T’inquiète mamie, amuse-toi à mes dépens, c’est moi qui rigolerai bientôt. Il sera à moi ton appartement. »

Mercredi 1er avril.

« De Sergent Olive à Verdurin, de Sergent Olive à Verdurin.

– Oui Sergent ? Quoi encore ?

– J’ai fait quelques courses pour vous. Je les ai posées sur votre paillasson. Et comme vous me l’avez demandé, il y a aussi de l’argile pour soigner votre arthrose du genou.

– Ça me coûte de le dire mais merci mon brave. Vous me direz combien je vous dois.

– Pas de souci Eugénie, ça me fait plaisir de rendre service… » sourire en coin.

Le sergent coupe la communication et se dirige vers la cheminée pour écouter les bruits de l’appartement du dessus. Elles communiquent bien ces vieilles cheminées Empire, bien que condamnées. Une acoustique parfaite pour épier la vieille du dessus !        Des pas, lents, traînants, le clic régulier de la canne sur le parquet. La porte d’entrée qui s’ouvre en grinçant. Le soupir de la vieille. Bouh, il a acheté tout ça ? Je peux pas tout porter d’un coup à la cuisine moi !

Le han que fait Eugénie en se penchant (ce dos…ça fait un mal de chien). Le bruit du plastique du sac de courses qu’on attrape et qu’on soulève, un peu lourd pour une vieille dame comme elle. Puis de nouveau, les pas. Direction la cuisine, il l’entend depuis le conduit de la cheminée. Il sait par l’intensité des sons qu’elle s’éloigne du salon. Le sac est posé sur la table. Pas de bruit de verre, c’est donc dans ce sac que se trouve l’argile verte. Eugénie maugrée. Olive sourit, l’imaginant faire la grimace et maudire son voisin du dessous, gentil oui mais envahissant. Surtout en ce moment…

La canne sur le parquet, pas traînants, lenteur des mouvements. Porte qui claque. Plastique, tintement du verre. Ah, c’est le sac avec les bouteilles d’huile d’olive et de Get 27 ! Elle aime bien siroter un peu de menthe alcoolisée le soir devant une émission, cataplasme d’argile sur le genou. Il le sait bien lui. Bien observer et connaître son ennemi avant d’attaquer. Il se souvient de son instruction à St-Maixent…

                Olive patiente, aux aguets, oreille tendue. En soulevant le sac légèrement fendu par le dessous, pour le poser sur la table, craaac ! Il cède sous le poids des bouteilles et du reste. Bruits de verre sur le sol. Bruits de tessons qui s’éparpillent, de milliers d’éclats qui rebondissent sur les portes des placards, sur le carrelage de la cuisine. Des bruits suraigus qui claquent aux oreilles et les transpercent, Olive fronce les yeux, comme pour s’en protéger. Puis le silence. Sidération. Et ensuite, les cris d’Eugénie, affolée, verte de peur, bouleversée.

« Mon Dieu, mon Dieu, qu’ai-je fait ? Hiiiiiiiii c’est pas possiiiiiiible ! Tout ce verre partout, et toute l’huile, j’en ai jusque sur mon chemisier !!! Vert pomme le chemisier ! »

Mais ce que n’a pas vu Eugénie et qu’espère le Sergent Olive de tout son cœur étant donné ce qu’il entend, c’est que des petits éclats sont venus se ficher dans ses jambes et l’égratigner. Elle se penche et réalise soudain qu’elle saigne. Oh pas beaucoup mais de vert elle devient livide car Eugénie est hémophile. Et à son âge, le danger n’en est que plus grand. C’est la raison pour laquelle elle évite de sortir. Elle voit le sang dégouliner le long de son tibia. Oh mon Dieu, mon Dieu, non, pas ça, viiiite, où est ma trousse de secours, mes bandes, mes médicaments, viiiiite…

Olive jubile, elle saigne, elle l’a dit. Il ne voit pas mais devine tout ce sang qui n’arrête pas de couler, il perçoit le bruit du verre sous la semelle des chaussons. Il entend l’inquiétude d’Eugénie et il se voit déjà rachetant son appartement.

                Eugénie ouvre les placards, bouscule les ustensiles, arrache les tiroirs, littéralement. Bruits des couverts qu’on déplace, des assiettes, des boîtes en métal. Puis d’un couvercle qu’on ouvre, bruits feutrés de la ouate, du léger crissement des compresses sur la peau, du sparadrap qu’on déroule pour entourer le mollet. Eugénie est méthodique, appliquée. Après l’instant de panique, elle s’est ressaisie et a retrouvé ses gestes réflexes. Après tout, elle a été une excellente infirmière il y a longtemps…

Le sergent Olive comprend. Il y a cru sur le coup. Il a cru qu’il n’aurait pas besoin d’en arriver là. Maudite vieille qui refuse de crever. Olive est vert. De rage. Mais il avait tout prévu. Il ne pouvait pas se fier entièrement au hasard. C’est vrai. Un sac éventré, une bouteille qui se casse, des écorchures? Non mon vieil Olive, tu peux mieux faire que ça.

                Alors le soir venu, après avoir compris que la brave Eugénie était toujours vivante puisqu’il l’a appelée avec le talkie walkie (et elle s’est bien gardée de l’informer de l’incident!), il reprend sa place au pied de la cheminée et écoute.

La télé qu’elle allume. Un film. La forêt d’émeraude. Bien. Les ressorts fatigués du fauteuil qu’elle écrase. Bien aussi. Le bouchon qu’elle dévisse de la bouteille intacte d’alcool mentholé. Re-bien. Les petits bruits anodins d’un bol posé sur le coin de la table du salon, ses mains qui s’enfoncent dans l’argile chaude, collante. Bruits de succion, d’application de la matière glaiseuse sur le genou, couche bien épaisse pour plus d’efficacité, un mmmhh de satisfaction puis un verre saisi et porté à la bouche, langue qui claque de plaisir…et puis le râle,  le verre à pied qui tombe sur le parquet, voix agonisante, lèvres baveuses, des sons d’appels au secours qui ne sortent pas, des bruits de gorge qui étouffe. La mort. Soudaine, brutale. La chute du corps sur le parquet, amoindrie par l’épais tapis. Un boum terminal. Définitif. Un paquet inerte sur le parquet… Page de pub à la télé. Le militaire appuie sur la commande du talkie.

Eugénie bouge encore, un peu.  il l’entend gratter le plancher de ses ongles longs, pistache. Un râle lointain, celui d’une pauvre bête d’où s’écoule encore un peu de vie. Elle doit voir défiler dans son esprit moribond ses vertes années se dit-il.

Olive appuie sur le bouton du talkie.

« Une souris ver…teu, qui courait dans l’her….beu, je l’attrape…par la…queue…je la m… »

Sergent Olive avait injecté du poison dans le sachet d’argile. Goût cacahuète. Eugénie Verdurin est hémophile, certes mais aussi allergique aux arachides.

(merci à Fred G pour les bonnes idées…)

Thierry

Auteur : lesfabulations

Ateliers d'expression créative en Nouvelle-Aquitaine Structure dirigée par Marie Gréau et Mathilde Durant

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