Atelier d’écriture 6 – Voyages intérieurs – Médiathèque L’Alpha

En cette période de confinement, Les Fabulations proposent aux usagers de la médiathèque d’Angoulême l’Alpha des ateliers d’écriture à distance gratuits. Chaque semaine, les écrivants reçoivent par mail un nouveau sujet d’écriture dont le thème est défini en collaboration avec l’Alpha. A la suite de cela, tous les vendredis, nous proposons une séance de lecture partagée via Skype pour faire vivre les textes des participants.  Vous pouvez vous inscrire gratuitement en contactant l’Alpha sur Facebook ou en envoyant un mail à l’adresse c.valgres@grandangouleme.fr.

Sur cette page, vous trouverez les productions des participants sur le sixième thème de ces ateliers : Voyages intérieurs*. Un grand merci aux écrivants pour leur motivation, leur implication et leur créativité ! N’hésitez pas à vous plonger dans leurs histoires et à leur laisser un commentaire :).

SUJET :

Pour ce nouveau thème, nous avons proposé aux participants d’écrire en détail un événement (positif ou négatif) marquant et/ou traumatisant de leur vie en adoptant le point de vue d’une partie de leur corps (le bras, le nez, le cœur, les poumons, l’intestin, etc.) La focalisation devait être interne et ils devaient le plus possible s’attarder sur les sensations du corps : les sons, les odeurs, les perceptions selon le point de vue de l’organe, du membre, etc. *

*Ces sujets sont des créations originales des Fabulations, ateliers d’écriture, projet représenté par les personnes morales et physiques de Marie Gréau et Mathilde Durant. Ces créations sont protégées par le droit d’auteur. Toute réutilisation ou exploitation des sujets sans l’autorisation expresse des détentrices des droits pourra faire l’objet de poursuites judiciaires.

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La Faim

Mon histoire s’est déroulée lors d’un après-midi du mois de juin. J’étais pour ainsi dire au chômage technique ce jour là, et pour tout vous avouer, je ne travaillais plus depuis au moins quatre jours. Mon travail consistait précisément à libérer des enzymes tout en brassant ce qui descend de l’œsophage, et comme rien ne se pointait, je patientais tranquillement en constatant à quel point j’avais rétréci. C’est un réflexe fonctionnel qui m’évite d’envoyer les signaux de faim, ceux qui me rendent si impopulaire auprès du cortex central.Je m’étais donc mis à rêver cet après-midi là, à imaginer des cascades de protéines où se mêlaient les odeurs organiques les plus variées, lorsqu’un signal olfactif fut intercepté par les cellules nasales.L’analyse initiale faisait état de tissus musculaires tendres, de sucres et de blé transformé. Il va sans dire que devant la perspective d’une telle nourriture, le péristaltisme intestinal commence à produire de disgracieux gargouillis et je me rappelle que le cortex central tenta maladroitement de les dissimuler derrière la conversation qui se tenait au même moment. Puis, soudainement, il y eu un effort, une longue course, puis une autre conversation et enfin le début de mon calvaire. Je ne vous cache pas qu’il est fâcheux pour moi d’accepter une trop grosse quantité de matière d’un seul coup, surtout en période de sous-alimentation. Je ressentis donc une intense douleur à l’arrivée d’un hôte de très grande taille, livré sans mastication et accompagné d’attributs non-organiques tout à fait impossibles à digérer. Je décidai de réagir sans attendre en émettant un panel de signaux algiques suivis de nombreux gaz destinés à libérer l’espace, et j’allais me mettre au travail lorsque je fus surpris de percevoir une nouvelle conversation, plus longue cette fois et portant les mêmes indices sensoriels qu’en début d’après-midi. Je laissai ce curieux événement de côté pour me concentrer sur mon défi digestif lorsqu’un nouvel arrivage me fut imposé. Je tentai catégoriquement de m’y opposer à l’aide d’un reflux en règle. On était complet que diable ! Mais je fus contraint de tout accepter devant le veto impérieux du cortex central. Et puis lorsqu’on a connu la famine, on ne refuse pas de s’alimenter. Bref, j’étais face à un casse tête qui consistait à devoir libérer un maximum d’enzymes sans faire lâcher mes propres tissus, un tour de force auquel j’ai cru jusqu’au moment du drame. Sans préavis, on sonna l’alerte générale, il y eut des cris, des coups, une tentative de fuite et pour finir la froide brûlure d’une lame découpant mes parois si tendues. Avec une immense tristesse, je fus forcé de libérer tout mon contenu encore vivant, la grand mère et la petite fille au vêtement rouge.

Bruno

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Cerveau en ébullition

Dans certaines situations, il m’est arrivé de perdre le contrôle. C’est pourtant à l’opposé du rôle qui m’est assigné : coordonner tous les circuits, éviter la surchauffe, maintenir l’équilibre. Faire en sorte que la machine avance sans à coups.Elle n’est pas toujours simple, la vie d’un cerveau au long cours.

Ce mardi de juin, il fait encore chaud passé minuit. Je suis tranquille, dans le crâne de mon hôte, célibataire de 30 ans. Il vient de rentrer d’une soirée entre amis. Je le laisse se relaxer quelques instants, pendant que j’analyse les paramètres nocturnes. La lampe diffuse une faible lumière sur le canapé du salon, la télévision dont il a coupé le son capte légèrement son attention visuelle. Son odorat décèle le parfum des framboises disposées dans un bol sur la table basse. Je réveille le souvenir de leur cueillette dans le jardin familial, quand il était enfant.Il sourit, avance sa main vers le bol, retrouve dans sa bouche le goût acidulé et les minuscules pépins craquants.

La détente propice au sommeil se met en place. Je reçois les signaux correspondants. Il cligne des paupières, tourne la tête de gauche à droite pour soulager sa nuque, étire bras et jambes,en bâillant. Il est en train de s’extirper du canapé, lorsque son portable sonne. Ses yeux lisent :« appel entrant : Maman ».

Je reçois dans la seconde une forte décharge de cortisol, puis j’enregistre ses battements de cœur désordonnés, le tremblement de sa main tenant le téléphone, la contraction du larynx, qui va affaiblir et déformer sa voix. Je suis saturé d’informations. Impossible de calmer le jeu surtout les plans en une fraction de secondes.

« Paul ? C’est toi, Paul ? Viens vite, mon grand.

– Maman ? Qu’est-ce qui se passe ?

Il prononce ces mots, mais il sait déjà. Le sanglot parvenant à son oreille lui confirme la mort de son père.

J’arrive, maman. Oui, ne t’inquiète pas. Je serai prudent sur la route. »

J’étais toujours parvenu à réguler ses sautes d’humeur, ses émotions fortes, ses chagrins d’amour. Et je me trouve brusquement aux commandes d’un robot. Tout son corps est en veille.Il ne ressent plus rien, mais je dois l’aider à agir. J’enclenche le mode sans affect, celui sur lequel on fonctionne malgré soi, absent à soi-même, quand la douleur grille tous les circuits. Il devient dans l’instant cette personne responsable qui doit épauler, décider, calmer, alors qu’elle est dévastée mais ne peut se permettre de sombrer. Il prend ses clés de voiture et claque la porte. Je n’ai plus accès aux émotions, je maintiens la vigilance pendant tout le trajet.

Je n’ai pas effacé cet événement. Je n’ai pas ce pouvoir. Mais j’ai apaisé la douleur, elle s’est éloignée jour après jour puis s’est déposée dans sa mémoire.

Aujourd’hui, tous les voyants sont au vert. Et pourtant, je me prépare à faire face à un autre déferlement. Une gigantesque vague de bonheur. Il va devenir papa.

Christiane

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Mon compagnon d’infortune et moi-même ne formons plus qu’un ! Imaginez la barre en fer du manège à sensation, elle retombe sur votre poitrine afin de vous empêcher de chuter lorsque vous êtes dans les airs, la tête à l’envers ! Cette barre de fer me comprime, m’écrase,m’empêche de battre régulièrement. Elle bloque aussi le mouvement d’inspiration et d’expiration de mon compagnon d’infortune. Quelle expérience suis-je en train de vivre ?
La journée avait pourtant bien commencé. Le soleil et le ciel bleu éblouissant étaient au rendez-vous, la mer était d’huile. Je me sentais léger, en harmonie totale avec cette belle excursion qui
s’annonçait. La langue française utilise l’expression « avoir le cœur léger » pour signifier le sentiment de bonheur et d’insouciance. C’était bien cette sensation qui me caractérisait ce matin là.

Lorsque je m’installe dans ce hors-bord, nous sommes un groupe de 10 personnes. La traversée, annoncée pour durer une heure, va nous amener sur l’île de Marie-Galante. Le capitaine du bateau, prénommée Angela est une jeune femme dynamique et enjouée. Elle nous conseille de nous vêtir des épais coupe-vents à notre disposition sous les sièges car vous allez voir « au large la houle est forte et vous risquez d’être trempés ». Le bateau démarre tranquillement, on entend un son musical qui vient de la cabine de pilotage. Au fur et à mesure,la musique devient trépidante, et le bateau prend de la vitesse.

Les dix premières minutes, je me sens parfaitement à l’aise et m’épanouit pleinement dans la cage thoracique de ma propriétaire, à côté du poumon gauche qui me tient compagnie. Mes pulsations régulières attestent du sentiment d’harmonie ressenti au moment présent.

Et puis, soudainement, une sensation étrange me fige sur place, l’incompréhension de ce qui m’arrive transforme l’harmonie ressentie en affolement incontrôlé. Je me sens serré, étouffé et je ne peux m’empêcher de tambouriner, mes pulsations résonnent, tandis que le muscle que je suis se rétracte autant qu’il le peut. Mais que se passe-t-il ? Le bateau a pris de la vitesse, la houle s’est transformée en vagues de 3 mètres de haut, avec autant de creux et de bosses à passer . Enfin c’est ce que j’entends ! Et moi, petit cœur meurtri par tous ces soubresauts, je me tétanise ! Je sens également mon copain le poumon gauche se serrer contre moi jusqu’à suffoquer carrément ! J’ai l’impression que le sang ne circule plus ! Quelle sensation affreuse et angoissante jamais vécue jusqu’alors ! Est-ce que ma dernière heure est venue ?Apparemment non, mon copain le cerveau s’efforce de rétablir la situation ! Il envoie un message d’alerte. Je comprends que ma propriétaire vient de découvrir le mal de mer, enfin une perception semblable car je ne perçois aucun hoquet annonciateur de vomissements comme cela arrive dans ce genre de situation.A partir de là, je ne dirais pas que j’arrive à me sentir le cœur léger. Cependant je m’efforce de m’apaiser et d’émettre des battements réguliers. Le cerveau se joint à moi pour décontracter notre propriétaire. Il lui envoie de belles images des jours précédents pour dévier son attention.Mais cela ne fonctionne pas très bien, car malgré mes efforts désespérés pour reprendre un rythme régulier, je perçois toujours chez elle une sensation d’oppression. J’en ai la confirmation lorsque j’entends son compagnon lui demander si elle va bien. Je ne ressens aucune vibration
sonore qui pourrait signifier qu’elle a répondu à sa question… Et si aucun son, quel qu’il soit, ne peut sortir de sa bouche, c’est qu’elle est encore submergée par cet état second crée par le malade mer !

Anne-Lise

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À lui… et maintenant à moi. Je suis le pied droit. J’habite en ce moment dans un confortable appartement en tissu et matières synthétiques. Une semelle rebondissante fait office de moquette. Je crois que j’ai envie de l’épouser. C’est souvent moelleux quand je marche sur des cailloux ou que je viens heurter le béton. Vous vous imagineriez être le marteau sur l’enclume ?Heureusement que je suis sourd.

Les murs ne sont pas en torchis mais en microfibres. Elles laissent respirer ma peau bien que je ne possède pas de poumons. Par ces millions de microscopiques fenêtres, un vent frais me rafraîchit. Elles restent ouvertes en permanence. Finie la corvée d’aérer ma chambre pour évacuer les odeurs de pets ou de moi. Moi de nez !

Je respire, mais pas n’importe qui. Ces fameuses microfibres retiennent les saletés. Un peu comme les FFP2 qu’utilise mon humain. Il faut dire que je bouge tout le temps. II n’y a que quand il dort que je me repose un peu. Ça fait du bien. Du coup, le lendemain je me lève bon moi bon œil.

Aujourd’hui mon décideur s’est levé tôt. Il m’a habillé de belles chaussettes sportives. Pour les autres ce n’est qu’un détail, mais pour moi ça veut dire beaucoup : je cours debout ! Enfin, je ne suis pas seul. J’ai à côté un voisin qui me ressemble comme deux gouttes d’eau. Du moins c’est ce que je crois car je n’ai pas d’yeux. Il arbore de vilains poils et des ongles mal coupés.

Nous montons dans sa voiture. J’appuie sur l’accélérateur. La sensation de vitesse me grise. Je rêve de pouvoir atteindre cette vitesse digne de Pégase. Mais si je réussis à mon affaire, ne vais-je pas me brûler mes semailes ? Il m’est arrivé de détester la brûlure de ma voûte plantaire, à même la croûte terrestre ; comme si le noyau de cette dernière était un soleil. J’en ai pleuré. Je voulais dire : transpiré.

Mon maître va me balader… un dimanche matin… dans la nature. J’apprécie même s’il ne me laisse pas le choix. Enfin « me balader » est ici un contre sens, car c’est littéralement moi qui le porte et supporte. Vous savez combien ça pèse un humain ? Quelqu’un a déjà assis ses fesses sur votre visage ?

Je vais dans l’eau, dans la boue ; il m’arrive de pivoter à quasiment 360° et quasiment encore,m’incliner à 45°. C’est le vertige en bas comme en haut. Je suis le tracé des organisateurs. Ils laissent des chapeaux comme le Petit Poucet voulant sa maison. Je veux des bottes de Septlieux. Ou alors les sandales d’Hermès. Scandale de Louboutin, sa cousine, jalouse, qui préfère marcher sur les Champs Élysée…

CRAC ! Je sens mon squelette se briser en mille morceaux, ma peau se déchirer. J’ai un os qui sort tel une vilaine écharde. J’ai horriblement mal mais je ne peux pas le crier. On ne m’a pas donné de cordes vocales. Je me suis pris dans une racine, taupe que je suis. Je fonce dans les pièges !

Colosse sur moi d’argile, je reste sur les rotules pendant plusieurs semaines afin de récupérer.

Bent

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La Chambre

Lovées dans les poches d’un jean, nous entendons, étouffées, les bribes du discours. Il s’agit d’un père qui explique à son jeune garçon qu’il doit rester dans sa chambre jusqu’à nouvel ordre. Il s’agit en réalité d’une joute entre un père qui a puni son fils et un fils qui provoque son père. Dans ces cas de figure, nous préférons rejoindre le fond des poches. Ça permet de garder une contenance, un aplomb, et ça permet aussi de garder la colère à l’intérieur. Car nous la sentons monter, sourde, profonde, chaude et funeste.Nous savons que ce qui se joue dans l’exercice de self-control, c’est la garantie de laisser à l’intérieur la face obscure de l’Homme et préserver la belle façade, cette fragile illusion d’autorité cohérente. Mais le garçon est particulièrement dur avec son père aujourd’hui. Il ne se contente pas de lui tenir tête, il réussit aussi à l’amener en eaux troubles, dans ces secteurs sensibles où tout est déjà encombré par le passé émotionnel, ces endroits où chaque nouvelle expérience critique s’accumule sur la précédente, créant le terreau de notre plus grande crainte : le pétage de plomb sans préavis.A notre sudation qui monte, nous devinons que c’est ce qui se met en place. Le garçon qui dit non en souriant, qui fait tomber des objets à terre ou qui fait un caprice de plus, tous ces éléments enclenchent l’étape suivante. Nous sortons rapidement des poches pour nous saisir du garçon et le monter sans ménagement à l’étage, dans sa chambre. Puis nous fermons la porte et le père intime l’ordre formel d’y rester cloîtré. Sa voix est forte, le ton ferme, et n’importe quelle personne sensée pourrait sentir qu’il est risqué de pousser plus loin le bouchon. Mais pas ce garçon là.Alors que le père descend les marches en soufflant pour libérer sa tension intérieure, il entend des bruits de chutes d’objets venant de la chambre. Arrivé au rez de chaussée, nous couvrons son visage et l’écoutons respirer profondément. Nous ressentons les modifications d’humeur et ses conséquences intérieures, chaleur et tachycardie. Il décide enfin de remonter pour tenter quelque chose d’autre, il ne sait pas encore quoi. Mais le garçon a ouvert la porte entre temps, et depuis le haut de l’escalier, lance un objet en bois qui atterrit directement sur la tête de son père. C’est le point de rupture. Nous montons à toute allure les quelques marches et agrippons brutalement le garçon pour le ramener dans la chambre où notre force décuplée le pousse sans ménagement. La surprise et peut-être la peur empêchent l’enfant de se rattraper correctement. Son visage heurte violemment le sol. Le choc lui éclate le nez et le sang qui coule se mélange à ses pleurs. Sur le moment, l’intense accumulation de stress nous fait trembler. Le père nous fixe un long moment sans bouger, puis se calme et réalise son geste. Il décide de nous occuper par une activité de soin rédemptrice. Nous enveloppons tendrement le garçon pour le guider vers la salle de bain où nous nettoyons son visage avec délicatesse. Cette douceur nous convient. Mais quelque chose s’est joué dans ce tragique accident familial, car au delà de la blessure superficielle qui guérira en quelques jours, une plaie plus profonde s’est ouverte dans l’esprit du père. Une nouvelle expérience critique vient rejoindre les autres dans les profondeurs soufrées de son estime personnelle. Un doute féroce sur ses capacités à gérer ses émotions, et par extension, sa vie elle même. Ou peut-être est-ce simplement une pièce supplémentaire à ajouter à son puzzle intime ? Nous savons qu’il trouvera un moyen de s’amender et de dédier nos facultés à des tâches bien plus nobles.

Bruno

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Le bain

Je flotte. De tout mon long, et durant de longues heures je m’abandonne à cette boue grasse et tiède que l’on m’impose désormais pour me réparer. A la surface de l’eau trouble et brune, je distingue la partie superficielle de ma structure. Elle est dépourvue de poils et les cloques éclatées laissent apparaître mon derme rougi. Le cerveau m’envoie des signaux auxquels je ne sais pas répondre. Plus de frissons maintenant, que des sensations douloureuses en permanence. Mes sens sont en alerte maximum dès que je suis en contact avec la céramique de la baignoire, avec les textiles, avec les autres peaux. Tout mon environnement est devenu hostile. La grande serviette douce et parfumée qui vient à moi lorsque je sors de ce marécage nauséabond m’enveloppe comme une seconde peau, un peau’aime. Ce rituel me rappelle que ma nature complexe, faite de couches plus ou moins fines et reliée avec toutes les autres parties du jeune corps que je dois protéger, fut ébranlée par un stupide accident domestique.Occupée à explorer le carrelage de la cuisine, je joue fièrement mon rôle majeur de rempart au petit être alors à peine âgée de 2 ans qui s’est arrêté sous la table. Ses déplacements rapides, le plus souvent à quatre pattes, nécessitent une grande vigilance : toujours prête à le protéger des chocs que sa motricité mal assurée lui inflige. Cette vie au ras du sol me ravie et m’offre des sensations infinies et variées. Je me pensais invincible et n’ai pas prêté attention au liquide visqueux qui se répandait dans un flot fumant. Le contact fut brutal et, comme tétanisée, mes pores se sont d’abords fermés, puis une rivière de larmes chaudes et salées est venue se mêler à l’huile bouillante qui crépitait sur toute ma surface. Ma peau de chagrin, faite de cloques et de lambeaux écarlates, perçoit les cris, les larmes, les hurlements que le spectacle de ma vue procure.

Ma géographie en fut longtemps bouleversée. Souple et mate à la naissance j’étais devenue cartonnée, blanche ou brunâtre, insensible. Je fus observée comme on lit une carte, dans les moindres détails, pour guetter les signes de guérison qui après de longs mois de soins finit par arriver. J’ai beaucoup de ressources et mon histoire ne se lit plus que dans mes souvenirs.

Christine

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Le jour Joui

Je me souviens, dans ma jeunesse, on me prêtait toutes sortes de noms d’oiseaux. J’avais l’habitude.D’ailleurs, ça me flattait qu’on parle de moi qui vivais pourtant caché. Je ne sortais que pour pisser ou me faire secouer comme un prunier! Plus tard, je devins très prisé! Je n’étais pourtant pas beau, et ne le devins par la suite mais je fascinais, comme Jean-Baptiste Grenouille, ce nez si monstrueux mais si irrésistible.Un autre célèbre appendice… Bref, revenons à moi.

Je n’oublierai jamais cette première fois. C’était un soir de juillet. Elle s’appelait Odile. J’allai chez elle et nous nous étendîmes sur son lit l’un contre l’autre, nus. Il faisait chaud. Qu’il était doux ce contact, ce frottement léger de ma peau contre la sienne ! Nous étions heureux, amoureux, plein de désir. J’étais dur,tendu, autant par l’enjeu que par la promesse de la récompense. Elle était si douce et si fine.Odile se frottait à moi, me cherchait, m’agaçait, dans le bon sens, allant et venant le long de ma colonne.J’en frissonnais. Elle me voulait vraiment. Elle s’offrait enfin.

Après tous ces préliminaires langoureux et charmants, vint le moment tant espéré et tant redouté. Je me pointai à l’entrée, chaleur intense et chairs luisantes, accueillantes, qui me disaient viens, viens en moi mon chéri, mon amour, entre ici toi et ton terrible cortège. L’instant fut lyrique. Je ne pus m’empêcher d’admirer ce temple dont les portes entrouvertes étaient si finement ourlées, en dégradés roses, merveilles des merveilles, église sacrée pour le fidèle que j’étais. Plus loin c’était sombre, mystérieux. Je piaffais mais prenais mon temps, titillant son bouton nacré. Des senteurs musquées me montaient dans l’âme.Alors, je m’avançai doucement, vaguement inquiet mais bien décidé à franchir l’entrée pour plonger dans l’inconnu et me perdre et me noyer et sombrer. Ce que je fis. Comment vous dire? Quelles sensations!Quelle extase! Le paradis, un bonheur insondable. Une douceur m’enveloppa, je n’étouffais pas, j’étais bien, au bord de l’évanouissement. Si bien que j’aurais pu mourir là, pour toujours. Ce ne fut que la petite mort mais tout de même. Quelle volupté! Je me sentais protégé, allongé dans ce tunnel moelleux, tendre,bienveillant. Odile s’occupait de moi. Je jouais de son étreinte, langoureusement, j’allais et venais, sentant en moi la vague monter, m’envahir et me submerger. Je voulais que ça dure pour toujours. Et cette complicité, ces attentions l’un dans l’autre! A l’affût des moindres soubresauts. Odile me pressait doucement mais fermement, je répondais à son étreinte en me gonflant de fierté. Je sentais son désir venir des profondeurs et m’en nourrissaient. J’entendais son souffle, ses petits gémissements qui me chaviraient.Parfois je ressortais, nous frustrant volontairement mais pour mieux plonger à nouveau dans ce noir océan. Je frissonnais d’un indescriptible plaisir fait de sensations troublantes. Je n’avais plus peur. C’était mieux que dans mes rêves les plus fous. C’était bon. Je flottais. J’étais en et hors de moi. Je lévitais. Je me sentais protégé dans ce tendre piège d’amour.

Cela dura une éternité du moins c’est ainsi que je le ressentis. Puis, n’y tenant plus j’explosai de plaisir laissant un peu de moi dans ce nid douillet tandis qu’elle râlait à son tour, resserrant ses muscles à m’étouffer de jouissance. Je restai là, en elle, alangui, vidé. Non, je ne voulais pas me retirer. Qu’on me laisse ici, jouir encore un peu de ce doux moment. Jusqu’au bout de mon rêve. Laissez-moi m’endormir là,vaincu, paisible, heureux.

Non. Je n’oublierai jamais.

Thierry

Auteur : lesfabulations

Ateliers d'expression créative en Nouvelle-Aquitaine Structure dirigée par Marie Gréau et Mathilde Durant

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